LE REFUS D’APPATS A LA SAUCE POSITIVE

Quoi de plus ancré dans le monde de l’interdit, de la sanction, du « je t’ai dit NON ! » que le refus d’appâts ? Apprendre à son chien à ne pas manger tout ce qui traine par terre, lui interdire d’y toucher, difficile d’imaginer ce type d’apprentissage à la sauce « positive ». Et pourtant !

Tout a commencé avec une citrouille – qui ne s’est jamais transformée en carrosse de Cendrillon mais qui est devenue mon pire cauchemar – . Imaginez plutôt un bearded collie, chien aux poils très longs de son état et à la collerette d’une blancheur immaculée. Placez sur son chemin, au détour d’une promenade, une vieille citrouille éventrée aussi dégoutante pour un humain que tentante pour un chien. Vous obtenez un cauchemar d’Halloween : un chien orange et tout collant beurk ! Et pourtant je peux vous assurer que je l’ai rappelé, que je lui ai dit « NON, PAS TOUCHER » fermement plusieurs fois. Rien à faire ! Ce petit chien si obéissant habituellement et qui maitrisait le refus d’appât au club comme un bon élève modèle venait de succomber aux affres de la citrouille. Mister Hide inside.

Dans sa tête, l’équation était simple et le plan enfantin. Il s’agissait d’être le plus rapide possible pour voler le mets et l’avaler tout rond avant que j’arrive sur lui. Certes, il devait subir une belle engueulade pour cette rébellion, mais au moins il avait l’estomac plein de cet interdit si délicieux. Je ne vous raconte pas les frayeurs qu’il m’a d’ailleurs fait en avalant tout rond des os débusqués dans un fossé.

Je lui avais peut-être appris que c’était interdit… mais en fin de compte je lui avais surtout appris que ce qui était interdit c’était d’être un mauvais voleur. S’il était digne d’Arsène Lupin dans l’habileté à se sauver et aussi rapide qu’Usain Bolt, il avait tout gagné. Grumpf.

C’est à cette époque que j’ai découvert le site « Click Bonbon » et Diane Chrétien. Peu de gens connaissent sans doute cette grande dame, mais elle fut pour moi un vrai soulagement. Enfin j’avais des ressources sur les méthodes positives émergentes et le clicker training autrement que dans la langue de Shakespeare. L’une des premières ressources sur le sujet sur le net en français, merci à elle ! Dans sa malle au trésor, un jeu allait tout changer dans mon angle d’approche du refus d’appâts, le jeu du « laisse-ça » avec lequel je continue d’ailleurs à éduquer mes chiots au refus d’appâts.

 

La progression de l’apprentissage du « Laisse-ça »

1. Je prépare deux bols de friandises : dans le premier je place ses croquettes habituelles, dans l’autre de délicieux dés de jambon (un truc qu’il adore). Le bol de dés de jambon est placé en sûreté sur une table, faudrait pas qu’il puisse se servir seul. Puis je prends dans ma main droite la friandise la moins attirante : une croquette.

2. Je ferme ma main droite pour qu’il ne puisse pas l’attraper tout seul et je laisse faire mon chiot. En général, je vais avoir le droit à toute la gamme possible et imaginable d’attaque de ma pauvre main. Et que je te gratte avec ma patte, et que je la mordille, et que je chouine. Soyez fort ! Lol ! N’ouvrez pas votre main tant qu’il essaie de récupérer sa friandise par tous les moyens. Par contre, dès qu’il l’ignore (en reculant, regardant ailleurs), cliquez et donnez-lui avec votre autre main un super dé de jambon en lui faisant la fête.

Note : Faire la fête permet de bien ancrer dans la tête de votre chiot qu’il obtient à manger QUE quand l’exercice est fini, ça vous aidera pour plus tard. Ca enlève la neutralité et le calme habituels du travail au clicker, mais il est très important de bien cadrer l’exercice avec un avant/pendant/après exercice. On ne mange qu’après, jamais pendant ! Une sécurité de plus en somme.

3. Répétez l’opération plusieurs fois. Vous verrez que très vite votre chiot va apprendre qu’il est plus intéressant pour lui d’ignorer ce que vous avez dans la main. Il n’est pas idiot, il sait où est son intérêt ^^

4. Maintenant qu’il y arrive les doigts dans le nez, faites la même chose mais désormais avec la main ouverte, sa croquette posée dessus comme dans un bel écrin. Quoi de plus tentant ! Procéder comme précédemment, s’il ignore cliquez et récompensez fortement, s’il essaie de l’attraper, fermez votre main avant qu’il puisse y parvenir. Refaire encore et encore l’exercice en changeant votre main de place, de hauteur…

5. Même jeu mais cette fois-ci on va poser la croquette sur le sol à côté de lui. S’il essaie de l’attraper, je pose ma main sur la friandise qui est à terre (vu que je suis assise par terre dans ma cuisine en général, c’est plus facile que de mettre le pied dessus). Il doit absolument apprendre que s’il essaie de « voler » la friandise, il n’obtiendra rien. Il n’y a qu’en l’ignorant qu’il peut la gagner. Je vais compliquer de plus en plus le jeu, en en posant plusieurs, de plus en plus près de lui, voire même SUR lui !

Note : Mais attention, à ce stade-là de l’apprentissage, je ne lance jamais la friandise comme dans un refus d’appâts classique. Et je n’oublie jamais de reprendre toutes les friandises déposées dans ma main, avant de déclarer le jeu gagné, de cliquer, de le féliciter, et de lui donner un dé de jambon avec mon autre main. Faudrait pas que libéré de l’exercice, il en profite pour tout rafler ! Et il ne faut pas qu’il apprenne à les prendre seul sur le sol.

6. On complique encore. Cette fois, on va travailler uniquement avec des dés de jambon. On reprend toutes les précédentes étapes, sauf qu’il faut ignorer un dé de jambon dans une main pour gagner un autre dé de jambon qui arrive de l’autre main. A ce degré d’avancement d’apprentissage, je vais aussi commencer à introduire d’autres types de récompense, je vais par exemple faire la même chose avec des dés de gruyère ou des knackis. Et petit à petit j’enlève aussi le clicker.

Note : Par contre  je reste toujours dans la gamme de friandises qu’il rencontre régulièrement comme récompense de travail.

 

Tout ce premier travail (étape 1 à 6) est codé avec l’ordre « Tu laisses ». C’est-à-dire qu’à chaque fois que je clicke/récompense/fait la fête, en prime je rajoute l’air de rien au milieu de mes « c’est bien, t’es un super loulou, j’t’adore » des « Tu laisses » en insistant bien dessus. « C’est bien tu laisses, ouiiii tu laisses, tu laisses, bien loulou » etc etc…

Ça ne sera jamais un ordre fixé comme les autres. En d’autres termes, la séquence n’est pas « je donne l’ordre = le chien ignore ». Ça m’arrange qu’il ignore même si je ne donne pas l’ordre – les citrouilles aiment se cacher loin de nos yeux en promenade -. Je ne décalerais donc jamais le timing de ce « tu laisses » pour le placer petit à petit avant l’exécution comme je le fais sur tous les ordres. Non, là je me contente de l’associer à mes félicitations, histoire qu’ils entendent le mot, qu’ils sachent un peu à quoi ça correspond.

Ça aide toujours quand en promenade on a besoin d’insister pour qu’ils laissent tomber quelque chose de tentant : un « tu laisses » et ils se replacent seuls dans l’exercice. Ça marche d’ailleurs aussi pour les chiens derrière les grillages et les chats. ^^

Une fois que les fondamentaux sont acquis, on passe au travail du refus d’appâts dans la vie de tous les jours.

1. Je me mets aux fourneaux. On prépare quand même en général minimum deux repas par jour, ça en fait des occasions pour travailler ! Je cuisine donc, et oups, que suis-je maladroite, de la poêle un minuscule mais appétissant morceau de steack vient de tomber par terre. Tentation, tentation ! J’ai beau faire genre je continue de cuisiner sans me soucier de toi, je me tiens prête ! S’il essaie de le voler, mon pied n’est pas loin pour se placer dessus et l’empêcher de l’avoir, tant pis pour lui. Par contre, s’il fait mine de l’ignorer, je ramasse le morceau de steak et je lui donne en lui faisant une BIG FIESTA. (à ce stade, je n’utilise plus le clicker).

NOTE : le fait de « faire tomber » est un prémice du travail sur le lancer d’appâts de concours. Attention également, c’est toujours nous qui ramassons et donnons.

2. Je continue de travailler ainsi :
– les choses qui tombent changent au gré de ce que je cuisine.
– j’augmente la durée. Le chien doit pouvoir ignorer de plus en plus longtemps la nourriture avant de la gagner. Je monte jusqu’à 30min, petit à petit hein !
– je vais aussi commencer à me déplacer dans la pièce, de plus en plus loin de la nourriture. Le chien à ce stade est tellement conditionné qu’il n’essaie même pas de le prendre, donc moins de risque de « vol ». Je vais aussi entrer/sortir d’une pièce, jusqu’à pouvoir le faire de plus en plus longtemps sans être présente dans la pièce.
– je travaille d’autres contextes comme une tartine posée sur le rebord d’une table en équilibre, un morceau de viande posé sur la poubelle, un sac de course grand ouvert par terre dont je vais retirer un biscuit en récompense, le bidon de croquettes ouvert.

3. Je commence à introduire la notion d’aléatoire. De temps en temps, mon chien ne gagne pas ce qu’il a mis tant d’énergie à ignorer, c’est ainsi, on ne gagne pas à tous les coups. Ça ne fait en général que renforcer son envie d’ignorer encore plus, encore mieux pour enfin le gagner la prochaine fois. Attention à bien suivre la progression dans le passage à la récompense aléatoire.

4. Enfin je me mets à travailler dehors. Je place en amont dans le sas de la résidence, ou dans le chemin où on va se promener un bout de pain bien en évidence par exemple. Puis je retourne prendre mon chien (en laisse au début). S’il ignore, je félicite, JE ramasse le bout de pain et JE lui donne.

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A ce stade, j’ai un chien qui devient complètement parano. Dès qu’il voit un truc tentant qui traine, il est PERSUADE que c’est encore un de mes complots. Ca y est, c’est encore un jeu de ma dingo de maitresse ! Et le voilà qui ignore autant qu’il peut l’objet de son désir, il me regarde genre « t’as vu comme je l’ignore bien, t’as vu dit, allez donne-le-moi, je l’ignore bien là, raaa s’il te plait, regarde je m’en désintéresse totalement donne-le-moi ! ». Parfois il n’a pas tort, c’est bien un de mes appâts préparés à l’avance pour lui donner. Parfois il a tort, c’est juste une carne qui traine… dans ces cas-là, je ne lui donne pas, je fais comme si c’était dans la récompense aléatoire, le « coup pour rien ». On passe notre chemin. Lui reste persuadé qu’il n’a pas assez bien ignoré et sera encore plus enclin à ne pas y toucher la prochaine fois, pour gagner enfin ! On entre dans un cercle vertueux au lieu d’un cercle vicieux.

Le seul bémol reste que la généralisation ne fonctionne pas dans cette méthode. Le chien se conditionne aux situations qu’il a rencontré, qu’on a travaillé, mais si on n’a jamais travaillé le refus d’appâts dans la voiture, il reste un risque qu’il touche à vos courses si vous l’y laissez avec. Le risque zéro n’existe pas, donc veillez à ne pas laisser trainer des produits dangereux pour sa santé. Néanmoins, on balaie ici beaucoup de situations rencontrées au quotidien, ça fait quand même plein de vols possibles en moins et une vraie tranquillité d’esprit !

LA TRANSPOSITION AU REFUS D’APPATS DE RING

Je le travaille sur le terrain avec donc tout le rituel de l’exercice pour bien cadrer le chien dans l’exercice. Ici, je vais utiliser uniquement les appâts que l’on peut rencontrer en concours (y’a pas de dés de jambon par exemple).

1. Chien couché en pas bouger, j’arrive avec un appât que je vais poser à côté de lui (ça lui rappelle son enfance lol). S’il ignore, je le prends au pied, avance de quelques pas. Assis pas bouger, je vais chercher MOI l’appât et je lui donne en le félicitant chaudement. Je le fais en multipliant le nombre d’appâts posés et en les rapprochant de plus en plus de lui.

NOTE : on peut bosser la reprise au pied au début, en posant les appâts à la droite du chien de manière à pouvoir poser le pied dessus en repartant s’il fait mine de vouloir le prendre.

2. Je bosse pareil mais je fais tomber l’appât verticalement à côté de lui au lieu de le poser.

3. Idem, mais cette fois-ci je lance l’appât avec de plus en plus d’élan (au début je lance sur 1cm pour ne pas trop créer de confusion avec un lancer de balle ou autre, avoir d’ailleurs bossé les absences avec lancer de balle pas loin aide).

4. Ce n’est plus moi qui pose puis lance, c’est un assistant, moi je suis juste à côté pour pouvoir mettre le pied au cas où.

5. Je m’écarte enfin de plus en plus jusqu’à pouvoir le faire en restant cachée derrière la cache.

6. Je transpose petit à petit la récompense liée à l’appât non touché par une friandise qui vient de ma poche, puis par une simple caresse. J’évite juste les effusions de joie et la big fiesta qui pourraient libérer le chien de son exercice et lui donner une autorisation involontaire d’aller se servir tout seul.

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Au jour d’aujourd’hui, le travail de mon refus d’appât au club ressemble à n’importe quelle exécution de l’exercice par une autre équipe. Je n’ai plus besoin de lui donner en récompense l’appât, une simple caresse sur le poitrail suffit. La persistance de sa croyance qu’il peut l’obtenir en l’ignorant réside dans le fait que de temps en temps il obtient ainsi ce qu’il veut à la maison avec une tartine oubliée.

Je comprends parfaitement que tout ceci en laisse plus d’un dubitatif. Je ne vous raconte pas les regards suspicieux de mon coach de ring quand j’ai décidé de travailler ainsi mon refus d’appâts, surtout quand je retournais chercher l’appât pour lui donner. J’avoue que 15 ans en arrière, je me serais moi-même prise pour une folle. J’ai eu la chance d’avoir plusieurs chiens « qui risquaient rien » pour faire mes expériences, peaufiner mon approche, comprendre les difficultés possibles avant de l’appliquer réellement à mon « chien de compétition ». Et la chance d’avoir un coach et une équipe qui malgré ses doutes me font confiance et me laisse faire. Tout le monde n’a pas ce luxe.

En tout cas, je ne regrette rien, et pour l’instant je vous rassure, aucun problème d’appâts avec le belge (en ring 2).

AVANTAGES ET INCONVENIENTS

Les +

– Le refus d’appât n’est pas vécu  comme une situation conflictuelle. Le chien n’a pas « peur » de l’interdit, n’a pas « peur » de son envie d’y toucher. Ça évite donc tous les comportements d’évitement de l’exercice, de fuite. Ça interfère donc également moins sur les autres exercices quand on passe aux appâts au sol (moins de risque de casser un exercice fragile à cause du doute apporté par un conflit autour des appâts).

– Si l’apprentissage est bien mené, le chien n’entre pas dans le schéma du « si je suis plus rapide et malin que toi, je pourrais les manger », genre, je ne peux pas y toucher en suite au pied, par contre, sur un retour d’attaque quand tu es loin de moi, je vais me faire un plaisir… toutes façons même si tu m’engueules, j’aurais réussi à le manger.

– Même si ça a l’air plus contraignant, car assez structuré et rigoureux comme apprentissage, on ne mets pas plus de temps à l’apprendre au chien. L’avantage en effet c’est qu’on peut commencer tout chiot avec cette méthode puisqu’on lui apprend dans la douceur et le jeu.

Les –

– Le fait d’esquiver le stress de la situation conflictuelle où on place habituellement le chien entre envie et interdit, ne lui permet pas développer des techniques pour réussir à gérer ce stress. Stress qu’il rencontrera forcément à un moment ou un autre de sa vie, autant y être préparé.

– Il faut réellement avoir conscience des enjeux de chacun de nos gestes sur ce type d’apprentissage « sensible » et être très clair et rigoureux sur quand et comment il peut ou non prendre de la nourriture sur un terrain de compétition.

CONCLUSION

Ne vous méprenez pas sur le propos de cet article. Je ne prône pas ici le tout positif absolu, pour tout et en toute situation. Cela ne peut pas tout résoudre. Néanmoins, savoir que l’apprentissage d’un interdit peut être mené autrement que via une « sanction du mauvais comportement », avoir d’autres angles d’attaques pour l’aborder n’est pas négligeable.  On s’ouvre des portes. Je trouve à ce titre l’exemple du refus d’appâts très parlant. J’espère qu’il vous aura plu.

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